FEMMES D’ÉNERGIE


Les femmes font avancer la science mais restent souvent méconnues du grand public. Découvrez ces portraits de femmes aux trajectoires remarquables lors d’interviews inédits recueillis par Science Action Normandie à l’occasion de l’exposition Luminopolis. Percez les mystères de l’énergie en Normandie. 

À la rencontre de 

Marie-Christine

ZELEM





Professeur de sociologie à l’université de Toulouse Jean Jaurès. Elle est co-responsable du pôle « Politiques Environnementales et Pratiques Sociales» au CERTOP-CNRS.

Qu’est-ce qui vous a mené vers ce domaine de spécialité ? 


En fait rien de scientifique. Juste une histoire d’inégalité: Seule femme de mon équipe de recherche dans mon laboratoire, je me voyais systématiquement écartée, passée au second plan comme si j’étais secondarisée, alors même que je faisais rentrer des financements pour les programmes de recherche. Alors j’ai choisi le thème de l’énergie pour exister, seul thème que ne maitrisaient pas mes collègues masculins…

Un évènement marquant de votre carrière ? 


Un événement marquant pour moi? La rencontre de Suzanne Pons, alors déléguée régionale de l’ADEME Guyane, lors d’un colloque sur les questions du changement social à Marseille. Après m’avoir écouté parler sur les résistances au changement en matière de gestion des déchets, elle m’a invitée à Cayenne pour me proposer de travailler sur les conséquences de l’arrivée de l’électricité dans les territoires isolés de Guyane: tout au long du fleuve Maroni (frontière avec le Suriname), et sur le fleuve Oyapock (frontière avec le Brésil). C’est depuis cette date, donc il y a plus de 20 ans, que je me rends plusieurs fois par an au cœur de l’Amazonie française pour travailler auprès de populations comme les Bushinengué, ou bien avec les indiens Palikurs et les indiens Wayanas. Cette rencontre avec Suzanne Pons, la Guyane, les gens des fleuves, a été déterminante. Elle a conforté la place centrale de l’anthropologie dans mes démarches: faire de l’observation participante en vivant au cœur des villages pour constater concrètement les difficultés au regard du changement technique, faire s’exprimer les personnes sur leurs ressentis et leurs besoins au lieu de parler à leur place, tenir compte de la place centrale des cultures dans l’insertion sociale des technologies, et surtout ne jamais se défausser sur l’information et la communication comme uniques solutions en lieu et place d’une réflexion sur les sens de ces technologies.





Exemple d’un support de sensibilisation aux économies d’énergie pour un public Bushinengue de Guyane. Ici l’enjeu était de réaliser un document directement compréhensible pour un public non francophone découvrant l’ensemble des appareils électrique accompagnant l’arrivée de l’électricité.

 



Qui êtes-vous ? 


Je suis issue d’un parcours d’immigration. Mes grand parents yougoslaves sont venus en France travailler dans les mines de charbon. Mes parents n’ont pas été à l’école, mais, partant de rien, ils étaient plutôt entrepreneurs. Mon père est ce qu’on appelle un self-made man. Très jeune il a monté une entreprise d’élagage sous les lignes à haute tension, avec pour client EDF. Plus tard, sans aucune certification scolaire, il a créé une micro-centrale hydroélectrique dans le Cantal, puis monté un projet d’éoliennes, pour finir par investir dans deux centrales sur le Rhône. Sans le réaliser, j’ai baigné dans les questions d’énergie très tôt. 

Nous vivions dans le Cantal et j’ai passé toute ma scolarité en pension. Il n’y avait pas un livre à la maison, au contraire du collège ou du lycée. Dans un esprit de sécurité, mes parents souhaitaient que je fasse institutrice. Je rêvais d’être médecin. Mon bac en poche à 16 ans, je suis donc partie en fac de médecine à Clermont Ferrand. Et puis, découvrant à ma grande stupéfaction l’absence totale d’approche humaine dans le cursus de médecine, j’ai abandonné mon projet. Je me suis résolument tournée vers des études d’anthropologie et de sociologie en m’exilant à Grenoble où j’ai préparé une licence. 

Je suis ensuite «montée à Paris» pour y préparer un diplôme de sociologie de l’industrialisation et du développement à l’université de Nanterre. A ce moment là, je faisais des études sans trop me projeter. Je les finançais en étant éducatrice spécialisée à temps plein auprès d’enfants autistes. De fait, à la fin de mon troisième cycle universitaire, j’ai du choisir entre travailler dans le milieu éducatif, sans aucun rapport avec ma formation, ou bien poursuivre en m’engageant dans une thèse et viser le monde de la recherche. Il se trouve que j’étais majore de ma promotion et que, sans vraiment l’avoir demandé, je me suis trouvée bénéficiaire d’une allocation de recherche de la DGRST qui me permettait de financer intégralement la réalisation d’une thèse de doctorat. Le hasard de la vie… J’ai saisi l’occasion de cette «bifurcation» et me suis engagée dans une recherche sur l’installation des jeunes agriculteurs.

Mon directeur de thèse, Pierre COULOMB, était ingénieur agronome, économiste à l’INRA. Grâce à lui j’ai pu rapidement travailler sous contrat avec l’INRA, la revue Etudes foncières, le Collège de France, la Mission du patrimoine ethnologique, la Fédération des Parcs Naturels de France et enfin l’ADEME. L’environnement n’était pas encore une vraie préoccupation. Il a fallu se battre pour prendre une place et la garder, en tant que femme dans le monde scientifique d’abord, et sur les questions d’environnement ensuite.

Après ma thèse, par le jeu des concours de la fonction publique, j’ai intégré directement l’université de Toulouse en tant qu’enseignant-chercheur en sociologie. Tout de suite j’ai dit que j’allais travailler sur les politiques publiques environnementales, que j’allais faire de la sociologie de l’environnement. Pendant longtemps j’ai entendu dire que l’environnement n’était pas un objet pour la sociologie… Pourtant j’ai tenu bon et travaillé sur la gestion de l’eau, la gestion des déchets, celle des pollutions liées aux transports ou bien encore celle de l’énergie. Et puis de fil en aiguille, l’environnement devenant une question sociale sensible, mes recherches ont été peu à peu reconnues. J’ai piloté une équipe de recherche technologique «Services Publics et Économies d’Énergie Durable ».







Comment réduire la complexité des technologies pour faciliter une utilisation optimale des équipements énergivores? Ici trois zapettes (dont 2 complexes) pour un même climatiseur.

Quels sont les enjeux de votre travail ? 


La sociologie de l’environnement, et en particulier la sociologie de l’énergie, contribuent à identifier les contraintes pour aller vers plus de sobriété dans nos sociétés. Mon travail consiste à mettre le doigt sur les déterminants des inerties au changement, ainsi que sur les leviers qu’il s’agirait d’actionner pour atteindre les objectifs de décarbonations des activités humaines. Plus de sociologie et d’anthropologie, mieux comprendre les difficultés que rencontrent les familles, les professionnels, les institutions ou les entreprises pour réduire leur impact environnemental constitue un enjeu fort de mes recherches. L’objectif est de contribuer à l’accélération de la lutte contre le changement climatique.

Que diriez-vous pour convaincre une jeune fille de s’engager dans la même voie que vous ? 


Ne jamais baisser les bras car qui ne tente rien n’a rien. Pierre BOURDIEU disait que la sociologie est un sport de combat. C’est encore plus vrai pour une femme qui doit gagner sa place. C’est peut-être aussi ce qui explique que j’ai pratiqué le judo en compétition pendant plus de 15 ans… Les arts martiaux donnent de l’assurance et il en faut dans la vie professionnelle pour exister.

Donnez un exemple d’application de votre travail. 

Une de mes recherches a porté sur les conditions de lutte contre la précarité énergétique au Québec. J’ai passé deux hivers entre moins 30 et moins 10 degrés à enquêter sur les difficultés rencontrées par les «bas-revenus» québécois pour se chauffer. Cette recherche a permis de mettre au point un dispositif, le SLIME (Système Léger d’Information en Maîtrise de l’Energie), que j’ai déployé dans un premier temps en Guyane. Il s’agit de binômes constitués d’un-e spécialiste des technologies du quotidien et d’un-e spécialiste en économie sociale et familiale. Ces deux personnes vont ensemble visiter les familles pour, à la fois, réaliser un diagnostic technique et un diagnostic comportemental, pour trouver des solutions pour éviter les gaspillages d’énergie qui peuvent être dramatiques car ils aggravent les situations de précarité sociale. Tout en décrivant l’état des appareils électriques dans le logement, le dispositif s’appuie sur l’observation des manières dont les personnes utilisent leurs appareils de chauffage, leurs systèmes d’éclairage, leurs frigos etc. Il permet de repérer si les dépenses d’énergie viennent des appareils ou bien de leur (mauvaise) utilisation. Dans tous les cas, il est assorti de conseils personnalisés qui contribuent à faire monter les habitants en compétences pour réduire leurs factures et donc les impayés d’énergie. Le dispositif SLIME est aujourd’hui déployé dans tous les départements français et contribue à diminuer le nombre de familles en impayés d’énergie.

Selon vous, quel est le plus grand défi auquel nous devons faire face aujourd’hui ? Et en quoi votre recherche contribuerait-elle à le relever ? 


Le plus grand défi est celui de réduire notre empreinte carbone pour sauver la planète et le genre humain. La sociologie de l’énergie met l’accent sur les priorités et les déterminants des pratiques sociales. Elle contribue à comprendre les difficultés à changer nos modes de vie et de consommation, nos modes de déplacements, nos manières d’habiter, de manger, de nous chauffer, de nous éclairer…. Elle aide les pouvoirs publics et les collectivités, mais aussi les entreprises à mieux cibler les publics auxquels il convient de s’adresser. Mes recherches relèvent de la recherche-action et visent à apporter des réponses aux questions que se pose le monde politique sur «comment faire? », «quels sont les obstacles à surmonter?», «faut-il se contenter de communiquer, sensibiliser?» «vaut-il mieux passer par des mesures incitatives ou réglementaires ?».

Un dernier mot, quelque chose que vous souhaitez dire/raconter ou qui vous tient à cœur.  


Une des facettes stimulantes de mon travail d’enseignant-chercheur est de susciter des vocations à l’occasion de mes enseignements et de croiser plusieurs années plus tard, d’ancien-ne-s étudiant-es en poste sur des questions d’énergie, en particulier dans des territoires en transition écologique, en charge d’un plan climat énergie, ou du plan de mobilité d’une collectivité ou bien encore animant un défi en matière d’économie d’énergie. L’autre aspect motivant de mon métier est de croiser à l’occasion de colloques, de congrès ou de programmes de recherche, d’ancien-ne-s doctorant-es qui ont ensuite été recrutés sur des postes de chercheurs, devenant ainsi mes collègues.


Quel est votre vision/définition de la science ? Et son rôle dans le monde actuel ?

 

Dans notre pays le travail des scientifiques est un vrai sacerdoce. Nous sommes mal payés, nous explosons nos heures de travail, mais c’est grâce à nos travaux que le monde politique prend des décisions en connaissance de cause. La science produit les connaissances qui sont indispensables pour savoir où l’on va, quels sont les meilleurs choix à faire, comment orienter les pratiques sociales. Elle est souvent très malmenée parce que l’urgence des décisions politiques exige que les scientifiques produisent des résultats dans les temps compatibles avec les enjeux pressants de ralentir le changement climatique.

Une personne qui vous inspire et pourquoi ? 


Ce n’est pas une personne qui m’inspire, mais une association: l’association Négawatt. Elle porte à bout de bras un projet de société moins énergivore, sur la base de trois principes : plus de sobriété, plus d’énergie renouvelables et des équipements moins énergivores. C’est une question de bon sens.

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